L'abbatiale Saint-Riquier de Saint-Riquier
Lors d'un court séjour en Baie de Somme
en compagnie d'un groupe d'enseignants de mathématiques
retraités, nous nous sommes arrêtés dans le village de
Saint- Riquier afin de visiter sa célèbre abbaye.
Malheureusement, tout était fermé et nous n'avons pu que
prendre une photographie du groupe devant la belle façade
occidentale de l'abbatiale éclairée par le soleil couchant (image 1 : on
reconnaît, de droite à gauche : N. Breton, A. Le Stang, A.
M. Le Stang).
La déception a été d'autant plus grande que nous attendions
beaucoup de cette église, non dans son état actuel
(gothique) mais originel. Les quelques renseignements
trouvés sur place ou sur des pages Internet sont peu
explicites. Ainsi celui-ci, lu sur un panonceau à l'entrée
de l'abbaye : « L'abbaye et l'abbatiale.
Riche et prospère, l'abbaye carolingienne comptait trois
églises principales dont l'abbatiale construite sur le
tombeau de Riquier (un autre document nous apprend
que c'est Riquier qui avait fondé cette abbaye au VIIe
siècle). Après
les destructions normandes de 881, les moines
reconstruisent de 1257 à 1536 l'abbatiale sur les ruines
carolingiennes, édifice qui présente les différentes
étapes du gothique. ». Ce texte était accompagné de
deux plans, le plan de l'abbatiale carolingienne (image
2) et le plan de l'état actuel hérité des
constructions gothiques (image
3).
La déception est venue d'abord de la lecture de ces textes.
On nous parle d'abord d'une abbaye construite par Saint
Riquier au VIIe siècle, mais rien sur l'église du
VIIe siècle de cette abbaye. Par contre, on donne
le plan d'une église « carolingienne » (c'est-à-dire du IXe
siècle). Cette église qui aurait été détruite pas les
normands en l'an 881 aurait été reconstruite à partir de
l'an 1257, soit 276 ans plus tard. Ce qui signifie que
durant 276 ans, 11 générations de moines se seraient succédé
pour chanter des patenôtres dans un champ de ruines ! Nous
pensons que, pour le moins, il y a quelques mots à changer
dans ce texte.
Notre déception vient surtout du fait de l'importance qui a
été donnée à cette église (nous parlons ici de l'abbatiale «
carolingienne » dont le plan est sur l'image
2). Il faut savoir qu'une partie de notre étude
s'est inspirée du livre Haut
Moyen-Âge écrit par André Corboz (Office du Livre,
Fribourg 1970). Ce livre est certes peut-être un peu ancien,
mais rempli de détails intéressants et il offre l'avantage
de fournir une carte assez détaillée des monuments attribués
au Haut Moyen-Âge. Nous donnons ici le nombre de monuments
par pays : Portugal, 1 ; Espagne, 12 ; France, 7 ; Îles
britanniques, 0 ; Belgique, 1 ; Allemagne, 10; Suisse, 4 ;
Italie, 4. En fait, nos propres recherches nous font estimer
un nombre beaucoup plus important de monuments, et ce pour
chaque pays. Mais la question n'est pas là. Pour M. Corboz
(et probablement beaucoup d'autres chercheurs avec lui), ce
sont tous des monuments attribuables au premier millénaire
et les seuls qu'ils connaissent. Et, parmi les 7 qu'il
désigne pour la France, il y a l'abbatiale carolingienne de
Saint-Riquier (les six autres étant le baptistère de
Poitiers, les églises de Saint-Généroux, Germigny-des-Prés,
Saint-Laurent de Grenoble, les cryptes de Saint-Germain
d'Auxerre et Saint-Bénigne de Dijon, toutes décrites sur
notre site, parfois en bonne place). Avant de visiter
Saint-Riquier, nous nous posions la question suivante :
comment se fait-il que cette église a priori exceptionnelle
pour M. Corboz (un des seuls 7 édifices en France pour une
période de 6 siècles alors qu'il y en plus d'une centaine
pour la période romaine de 4 siècles qui a précédé et
plusieurs milliers pour les deux siècles qui ont suivi)
puisse être citée dans son livre ? Nous pensions qu'il
devait exister des restes visibles qui ont permis d'établir
des plans. En bref, quelque chose de plus consistant que ce
que nous avons découvert sur place. La lecture de divers
autres textes trouvés sur Internet n'a pas été plus
instructive.
Le texte suivant de André Corboz lève en partie le voile : «
En même temps qu'Angilbert, abbé laïc de Centula,
consignait le nouveau cérémonial pascal dans son
“Institutio de diversitate officiorum”, il projetait
l'église majeure de son monastère selon la distribution
même du Saint Sépulcre de Jérusalem. L'analyse de Carol
Heitz montre que le sanctuaire disparu de Centula doit se
lire, non pas comme un seul bâtiment, mais comme trois
édifices soudés en file dont l'ensemble reproduit
librement les trois composantes du sanctuaire
hiérosolomitain : la basilique du Martyrium, l'atrium du
Calvaire et la rotonde de l’Anastasie [...] ». Le
texte, pour nous difficilement compréhensible, se poursuit
de la même façon.
Qui était cet Angilbert ? Un gendre de Charlemagne qui a été
abbé du monastère de Centula - Saint-Riquier de 791 à 814.
Il aurait donc, selon André Corboz, « consigné
le nouveau cérémonial pascal dans son “Institutio de
diversitate officiorum” ». Nous n'avons pas lu le
texte de ce cérémonial, mais il semblerait qu'il ait décrit
tout le trajet que doit suivre la procession lors des
célébrations de Pâques : Par exemple « Commencer par se
prosterner sur l'autel de Saint X, puis chanter tel chant
sur celui de Saint Y, … ». L'itinéraire fléché tracé sur le
plan de l'image 4 reproduirait
un tel trajet de procession. Nous n'avons pas d'information
là-dessus mais il est peu probable que Angilbert ait adjoint
ce dessin à son exposé. Aussi nous pensons que ce tracé a
été établi par un historien moderne sur le plan réel ou
supposé tel de l'édifice carolingien. Sachant que cet
édifice a disparu et que des restes éventuels sont cachés
sous l'abbatiale actuelle, la question se pose de savoir
comment a été établi ce plan. Fort heureusement, une série
d'images trouvées sur Internet permettent de comprendre ce
qui s'est passé. Observons l'image
5. On y
voit dans sa partie supérieure le dessin d'une église vue du
Sud et dans sa partie inférieure, un plan qui ne peut être
que le plan de cette église. Et ce plan, c'est celui de l'image 4 (moyennant
l'ajout d'un atrium côté Ouest). On retrouve la même église
vue du Sud sur l'image 6, mais cette fois-ci,
c'est une vue en coupe. On remarque au passage que la nef de
cette église est à plan basilical avec un vaisseau central
porté par des piliers de type R0000
ou C0000 (un autre
argument en faveur de l'ancienneté de ce type de
construction). Mais d'où proviennent ces images
5 et 6 ? La réponse est dans l'image
7. En haut de ce dessin, on retrouve la basilique
des images 5 et 6. Ce serait donc ce
dessin qui aurait permis de construire les images
5 et 6, puis
le plan de l'image 4, et enfin le plan de
l'image 2 (un peu
différent de celui de l'image
4, le chœur étant moins développé).
Il reste à s'interroger sur la validité de cette image
7. Nous avons eu beaucoup de doutes au sujet de
cette validité. Ce dessin nous semblait dater du XVIe
ou XVIIe siècle (en fait il est daté de 1612) et
l'image que l'on a de la basilique ne correspond pas à celle
qui existait au XVIIe siècle, une basilique qui
devait ressembler à celle de l'image
8. Nous
avons alors pensé que ce dessin pouvait être une
restitution, effectuée en 1612, de l'abbaye telle qu'elle
était à l'époque carolingienne … avec toutes les erreurs
dues à l'imagination du dessinateur. Cependant, un examen
plus détaillé a fait apparaître une possible authenticité du
dessin (représentation de trois églises, dédiées à Saint
Riquier, Sainte Marie et Saint Benoît, galeries reliant les
églises). De tels détails dont certains pouvaient
caractériser une période préromane (comme les galeries qui
préfigurent celles des cloîtres) étaient difficilement
attribuables à de l'imagination. À cela s'ajoute la légende
associée à l'image 7
:
« ECCLESIAR.AB.ANGILBERTO.APUD.CENTVLAM.AN.DCC XC IX
CONSTRVCTARVM E.SCRIPTO.CODICE EKMAGEION »
Nous n'avons pas les connaissances en épigraphie pour
interpréter la deuxième ligne mais la première est claire :
l'image représente l'abbaye de Centula en l'an 799. Il est
donc fort probable que ce dessin daté de 1612 s'inspire d'un
dessin plus ancien, peut-être daté de l'an 799. Il serait
plus intéressant de disposer de cet ouvrage plus ancien mais
comme il arrive dans bien des cas, cet ouvrage a été
probablement perdu.
Ce dessin présente pour nous un grand intérêt mais il ne
témoigne pas pour autant de l'importance que l'on a donnée à
l'abbatiale carolingienne de Saint-Riquier. Nous voyons une
autre explication : l'esprit « franchouillard » qui part de
la question : Comment est née la France ? On peut commencer
par les gaulois. Mais les gaulois étaient des êtres peu
évolués. Les romains ? Des italiens ! Les francs ? Ils se
sont comportés comme des barbares en s'emparant de
territoires actuellement français. Les francs des rois
carolingiens ? Ceux-ci ont aussi été empereurs d'Allemagne.
En fait, la France est née avec Hugues Capet peu avant l'an
mille. Il a usurpé le pouvoir d'empereurs allemands en
créant un nouvel état à partir d'un petit territoire autour
d'une capitale appelée Paris. C'est donc là que démarre la
légende française, une légende qui prend, on le devine, une
certaine distance avec l'histoire. Étant donné que la France
commence à partir de l'an mille, rien n'existait avant et
tout a été créé après … petit à petit. En Allemagne, cela a
été un peu différent car sa naissance commence avec
Charlemagne. C'est sans doute pour cela que le livre de M.
Corboz recense plus de monuments du Haut Moyen-Âge en
Allemagne qu'en France. Alors, d'un côté, les Allemands
disent : on a des monuments du IXe siècle tels
que la chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle ou l'abbatiale de
Corvey. Et les français, ils sont bien embêtés, car ils ne
peuvent pas en avoir. Mais fort heureusement, il y a cette
abbatiale de Centula - Saint-Riquier qui certes a disparu,
mais qui a été construite par le gendre de Charlemagne et
qui n'a pu servir que de modèle aux autres églises que l'on
trouve en Allemagne comme celle de Corvey et plus tard les
grandes églises rhénanes. Ouf ! L'honneur français est sauf
!!
Datation
envisagée pour l'abbatiale Saint-Riquier de
Saint-Riquier : an 800 avec un écart de 100 ans.