Réappropriation des écrits par une nouvelle lecture
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« L'impérialisme » de
l'écrit en histoire
Pour commencer, examinons ces deux définitions trouvées sur
Internet : « Préhistoire
: période de
l'histoire de l'humanité avant l'apparition de l'écriture
», et
« Protohistoire
: période située
entre la préhistoire et l'histoire. ». Ces deux
définitions sont contradictoires entre elles car, dans le
premier cas, la préhistoire fait partie de l'histoire. Mais
laissons là ces chipoteries de vocabulaire pour aller voir
ce qu'elles expriment d’essentiel. Â savoir que, pour la
plupart des personnes, et, en particulier, des historiens,
l'histoire est inhérente à l'écrit. Il ne peut y avoir de
vérité historique que dans les écrits. Il suffit de lire
certains commentaires de textes de Wikipédia du style, « Cet
article ne cite pas suffisamment ses sources », pour
comprendre l'importance attachée aux dites « sources ».
Mais les sources écrites
sont elles fiables ?
Le manque de fiabilité dû
à la rareté des documents
Rappelons que notre étude concerne le Premier Millénaire de
notre ère. Les documents écrits sur papier ou parchemin qui
relèvent de cette période sont rares et de plus en plus
rares au fur et à mesure que l'on remonte dans le temps.
Certes, on connaît des textes écrits par des auteurs de
l'antiquité, mais les ouvrages les plus anciens que l'on
possède ne sont que des copies tardives, donc entachées de
possibles erreurs. Mais pour nous, ce n'est pas là que
réside le principal problème : la rareté des documents
conduit les historiens à privilégier les documents restants.
Leur comportement est le plus souvent inconscient. Mais en
mettant en exergue un texte découvert d'une façon
exceptionnelle alors que des centaines, voire des milliers
d'autres, tout aussi importants, ont disparu, ils
contribuent à nier l'existence (passée) de ces textes.
Donnons en un exemple : tout le monde a entendu parler
des pèlerinages à Saint-Jacques de Compostelle. Pour quelles
raisons ? Parce qu'on dispose de sortes de guides de voyage,
datés du XIIe ou XIIIe siècle,
permettant d'aller à Compostelle. Mais pour d'autres buts de
pèlerinages comme Rome, Jérusalem, le Mont Saint-Michel ou
la colline de Fourvière à Lyon, on ne dispose pas d'une
documentation analogue. En conséquence de ce manque
d'informations, le pèlerinage à Saint- Jacques de
Compostelle a été privilégié. On a fait apparaître
l'existence de « Chemins de Saint-Jacques » avec des étapes
(aux monuments d'art roman) parfois assez éloignées d'un de
ces itinéraires. Alors que sur d'autres chemins, des
localités telles que Font-Romeu, attestent de la présence
d'une route de pèlerinage vers Rome. L'absence de document
concernant une situation envisagée constitue pour nombre
d'historiens la preuve que cette situation ne s'est pas
réalisée. Donnons l'exemple suivant : on sait que nombre de
règles monastiques remontent aux premiers temps du
christianisme. Ces règles monastiques ont contribué à la
formation d'ordres monastiques dont certains comme les
bénédictins se sont fortement développés, et ce, dès le VIe
siècle. Et on devine que d'autres monastères que ceux des
bénédictins ont été créés avant l'an mille. Mais qu'en
est-il des ordres chevaleresques ? Les moines guerriers ?
L'ordre du Temple de Jérusalem - les Templiers - aurait été
créé au moment des Croisades. On n'en connaît pas d'autre
antérieur à celui-là. Doit-on dire qu'il n'y en a pas eu ?
Que l'ordre des Templiers est le premier ordre de chevaliers
au service de l'Église qui ait été créé ? Certains textes
comme ceux de Grégoire de Tours relatant la présence
d'hommes armés assurant la défense de communautés féminines
font envisager le contraire.
Le manque d'objectivité
des textes historiques
Dans un passé relativement récent, les historiens ont eu
tendance à considérer que tout texte historique était non
seulement objectif mais aussi descriptif de la totalité des
événements. Ce passé n'est pas cependant totalement révolu :
il suffit de lire sur Wikipédia un texte sur l'Histoire du
Languedoc ou de la Bretagne pour découvrir des phrases
catégoriques et des dates précises ne tenant pas compte des
lentes évolutions des mentalités. Pendant des siècles, on a
cru qu'un ouvrage comme La
guerre des Gaules de Jules César était descriptif
de la réalité mais ce n'est que depuis une cinquantaine
d'années que l'on réalise qu'il s'agissait d'un ouvrage de
propagande.
Mais ce n'est pas tout : il existe des textes historiques
objectifs mais qui ont été ultérieurement détournés de leur
objectivité. Prenons l'exemple de l'Histoire
des Francs de Grégoire de Tours. Et constatons
d'abord que le titre exact est proche de celui-ci :
L'histoire ecclésiastique des Francs. Et la lecture du texte
permet de constater qu'il raconte l'histoire des rapports
entre l'Église (principalement de Tours) et les Francs. Ce
texte a fini par s'imposer pour décrire l'histoire des
dynasties de rois francs, puis l'Histoire de la France.
D'autres textes racontant l'histoire des burgondes, des
vandales, des toulousains ou des évêques narbonnais ont très
certainement existé mais ils ont disparu par manque
d'intérêt ou volonté politique.
Les chartes, quant à elles, ne mentent pas. Sauf d'éventuels faux, mais ceux-ci sont rares. Par contre, elles ont un défaut de n'être conservées que lorsque les documents sont jugés importants. Je donne l'exemple suivant : avant même que je commence à travailler, mes parents me disaient qu'il fallait conserver tous mes bulletins de salaire car ces documents pouvaient servir en cas de litige. C'est ce que j'ai fait durant toute ma vie. À ma mort, mes héritiers feront le ménage dans ces archives et jetteront le tout car il ne servira plus à rien. C'est là un réflexe tout à fait normal. La conséquence à tirer de ce raisonnement est que pour une situation donnée, un document peut être conservé pour éviter des conflits alors que d'autres, pour le même type de situation, sont détruits car les raisons de conflit ont disparu. De plus, l'importance que nous donnons à un événement n'est pas forcément la même que celle qui était donnée au Moyen-Âge. L'historien qui ne se fie qu'aux chartes aura tendance à exagérer l'importance de ce qu'il découvre ou croît découvrir à travers le texte d'une charte. Il s'agit là d'un défaut majeur que nous avons rencontré à de nombreuses reprises au sujet de la datation des églises. Les érudits, le plus souvent locaux, qui ont cherché à découvrir la datation des églises de leur région, se sont plongés dans les archives de celles-ci en essayant de retrouver des dates de construction ou d'achats de terrain en vue de la construction. Mais dans la très grande majorité des cas, ce qu'ils ont trouvé ne correspondait pas exactement à ce qu'ils cherchaient ; un acte de cession de dîme témoigne seulement de l'existence de l'église à un moment donné ; la fondation d'une communauté ne signifie pas que l'église a été construite dans la foulée (elle peut avoir été construite auparavant) ; un acte de consécration ne correspond pas forcément à une fin de travaux.
Doit-on en conclure que la lecture des textes ne sert à rien ?
Certainement pas ! Tout texte apporte des renseignements. Mais c'est la lecture subjective qui entraîne des erreurs. Donnons ici quelques exemples. Comme nous l'avons écrit précédemment, les textes ne décrivent pas des constructions d’églises. Inversement, ils font apparaître l'importance des reliques (leur acquisition par achat ou par vol, leur transfert, leur dédicace, leur vénération). Un autre exemple concerne la Croisade dite des Albigeois. Selon l'historiologie traditionnelle, les hordes barbares venues du Nord se sont emparées de l'Occitanie qui est devenue française. Mais la lecture des textes montre que ce n'est pas la vérité. Nombreux sont ceux, bien antérieurs à 1209, date de cette invasion, qui se référent dans leur en-tête à un roi de France comme maître du lieu. Une analyse plus fine fait apparaître, qu'au moins sur certaines villes, le pouvoir pouvait être partagé entre l'évêque et le roi par l'intermédiaire du comte ou du vicomte.
Exemples de réappropriation des écrits par une nouvelle lecture
Avant de développer ce paragraphe, nous avons consulté notre site pour vérifier si un ou plusieurs des exemples que nous avions l'intention de décrire n'avait pas été auparavant abordé d'une façon ou d'une autre. Nous nous sommes aperçus que c'était souvent le cas. Ainsi nous avons mis l'accent sur certaines phrases telles que :
Évangile selon saint Luc 2, 1-14 : « En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre »
La phrase suivante se trouve dans les trois Évangiles synoptiques, Marc 12, 17, Mathieu 22, 27, Luc 20, 25 : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu »
Les phrases suivantes sont des « lieux communs » régulièrement admis :
« L'empire romain a été détruit par les invasions barbares »
« La tétrarchie était un groupe de quatre hommes : un auguste et un césar pour l'Occident, un auguste et un césar pour l'Orient »
« Le service militaire d'un légionnaire romain était d'une durée de 20 ans. À la fin de cette période, le soldat recevait un lopin de terre qu'il pouvait cultiver jusqu'à la fin de sa vie. Pendant les périodes de paix, le soldat romain pouvait être embauché à la construction de routes ou de ponts. »
« Les romains ne connaissaient pas le papier » (Lire à ce sujet les bandes dessinées d'Astérix le Gaulois qui reflètent l'imagerie populaire de romains gravant des états de service sur plaques de marbre).
Toutes ces phrases ne nous semblent pas a priori poser de problèmes. Nous en avons cependant décrit quelques uns sur les pages de ce site.
Le premier de ces problèmes semble être le mot « empereur » qui n'apparaîtrait qu'après la tétrarchie. Auparavant, auraient été utilisés les mots, « césar », et « auguste » (une exception toutefois : le texte de Saint Luc où il est question de « l'empereur Auguste ». Il est cependant possible que, dans ce cas le mot empereur ait été ajouté après, le transcripteur ignorant que, dans ce cas, le mot Auguste ne signifiait pas le personnage Auguste mort une vingtaine d'années auparavant, mais la fonction d'auguste (c'est un peu comme si le texte original étant « le patron», le transcripteur avait ajouté la qualificatif « boss » donnant ainsi « le boss Patron »). Toujours est-il que les mots « césar et « auguste » conduisent à envisager deux fonctions distinctes.
Examinons à présent la phrase concernant le légionnaire romain. Là encore, tout a l'air clair : le service militaire ressemble à quelque chose que nous connaissons tous, la retraite : on travaille pendant 35 ans et après cela, on touche une certaine somme pour nos vieux jours. Un système qui nous apparaît simple mais qui est en fait très compliqué et qui pouvait l'être tout autant à l'époque romaine. D'abord au niveau du simple particulier. Car il faut enregistrer ses états de service tout au long de sa vie active… et tout cela fait beaucoup de papiers. La complexité apparaît aussi au niveau global, l'ensemble des cotisants. Car les candidats à la retraite se comportent comme des épargnants (à titre de comparaison, le « lopin de terre » que le légionnaire romain est censé recevoir au moment de sa retraite - s'il n'est pas mort avant - doit être prévu dès le moment où il s'est engagé. La somme d'argent récoltée sur les cotisants est énorme. Actuellement on appelle cela des « fonds de pension ». Ces fonds sont capitalisés. Ce qui signifie qu'ils servent à construire des routes, des ponts, des ports, des bateaux. Le système ainsi créé pourrait être appelé « socio-capitaliste » (réunissant deux conceptions présumées antagonistes, le socialisme et le capitalisme).
Il faut comprendre que pour que le légionnaire romain ait pu disposer d'un « lopin de terre » - en réalité une somme d'argent - au moment de sa retraite, il faut qu'il y ait eu auparavant la mise en place de tout un système socio-capitaliste, organisé sur le plan administratif et puissant financièrement. Quel était l'organisme chargé de gérer ce système ? Selon nous, cela ne pouvait être que la légion, ou plusieurs légions réunies. En fait, la ou les légions devaient gérer deux « complexes » : un complexe militaro-industriel et un complexe socio-capitaliste. Le premier de ces complexes était plutôt orienté vers la guerre et les situations de maintien de l'ordre. Le second était quant à lui orienté vers la paix. Ce que l'on a appelé la « pax romana » dépassait très probablement plus qu'un simple maintien de l'ordre : les légions devaient participer, grâce à la puissance financière dont elles disposaient, à la construction de routes, de ponts, de ports, diverses opérations dont elles tiraient profit grâce aux péages.
En suivant ce raisonnement, on comprend l'utilité de ces deux fonctions : le césar et l'auguste. Le césar, c'est le chef de guerre. Il a pour mission de porter la guerre aux confins de l'Empire (en Allemagne ce sera le kaiser, en Russie, le tsar). L'auguste, c'est le chef de paix, celui, qui « tient les cordons de la bourse ». Certains personnages comme Auguste, Tibère, ou beaucoup plus tard, Constantin le Grand, ont pu cumuler les deux fonctions. D'autres, comme Britannicus ou Julien, ont été seulement des césars. Il est plus difficile d'identifier ce qui ont été seulement des augustes. Nous pensons cependant identifier une de ces personnes, bien que le titre d'auguste ne lui ait pas été, à notre connaissance, décerné. Il s'agit d'une femme : Agrippine. En effet, si nos hypothèses sont bonnes, pour que le système de « fonds de pension » fonctionne, il faut que la personne qui gère ce système soit estimée digne de confiance. Or il existe une façon de mesurer cette confiance : la monnaie. Les échanges monétaires ne peuvent se faire d'une façon équitable que si les auteurs ont confiance en la monnaie. Ou plus exactement en celui dont l'effigie est sur les monnaies. Celui-ci, ou, dans le cas d'Agrippine, celle-la, garantit, sans doute grâce à sa fortune personnelle, la parité des monnaies. En conséquence, les effigies des pièces de monnaie sont révélatrices du rôle du personnage et de son importance (et, dans le cas d'Aggripine, le nombre de pièces de monnaie témoigne de cette importance) dans le système économique. Nous pensons qu'il y a dans l'étude globale de ces effigies une autre réappropriation de l'écrit.
Voilà donc comment, à partir d'une simple relecture de texte, on peut imaginer une situation beaucoup plus complexe que celle qui nous avait été proposée initialement.
Ajout le 3 mai 2026
À la suite de nouvelles études, en particulier celles récentes sur
la Tunisie, nous poursuivons notre réflexion sur le thème de la «
réappropriation des textes écrits par une nouvelle lecture » en
réexaminant la question de la fiabilité des sources et et celle des
« trous noirs ».
1. La fiabilité des sources
Fiabilité ? ou faillibilité ?
Les deux expressions sont interchangeables : si les sources manquent
de fiabilité, leur exploitation peut être entachée d’erreurs, et
donc être faillible. Il devient donc nécessaire de se poser la
question de la fiabilité de la source avant même son utilisation.
Nous avons identifié cinq situations de fiabilité.
1-1 : La fiabilité du support. Savez-vous,
ami lecteur, que le papier est plus biodégradable que le marbre ?
Nous vous posons la question parce que nous avons découvert que,
très probablement, des historiens du XIXe et peut-être
même du XXe siècle ne le savaient pas ! Nous avons en
effet appris sur les bancs d’école, il y a plus de cinquante ans (et
plus récemment encore entre les années 2000 et 2010 sur un rapport
d’étudiant) que le papier avait été inventé par les chinois. Car les
romains ne connaissaient pas le papier ! C’est ce que les historiens
nous avaient appris. Nous pensons qu(ils devaient en avoir la preuve
par le fait qu’il n’existait aucun document sur papier antérieur à
l’an mille. Ils n’avaient pas envisagé que s’il n’y avait pas de
papier, c’est par le fait qu’il n’y avait plus de papier.
C’est-à-dire que tous les documents écrits en papier avaient
définitivement disparu. Et ce pour divers usages comme allumer un
feu, s’essuyer les fesses, ou être dévoré par les rongeurs. À
l’inverse, le texte ci-dessus relatif aux systèmes de retraite des
vétérans romains fait apparaître la complexité des opérations et la
nécessité de constituer de solides dossiers de carrière de chaque
légionnaire romain. Et donc d’utiliser beaucoup de papier. Nous
disposons d’un document important qui, paradoxalement, date du
XXe siècle : Astérix
légionnaire, par Goscinny et Uderzo. Ce document fait
apparaître d’une part la complexité des démarches administratives
romaines lorsque Astérix et Obélix décident de s’engager dans la
légion romaine (c’est, bien sûr, une critique de l’administration
française mais l’idée d’une comparaison avec l’administration
romaine antique est établie), et d’autre part la pratique consistant
à graver les pièces des dossiers sur des plaques de marbre. Il est
manifeste que Goscinny s’adresse à des lecteurs qui sont convaincus
à la fois d’une perfection de l’organisation des armées romaines et
de l’absence de papier pour la rédaction des dossiers.
La notion de fiabilité du support doit donc être prise en compte.En
particulier lorsqu’il y a absence de documents. Nous donnons ici un
exemple concernant la fameuse bibliothèque d’Alexandrie. On sait
qu’elle était très riche en documents et qu’elle a été détruite par
les chrétiens. On sait aussi que pour réparer un peu ce désastre, on
s’est efforcé de recréer une bibliothèque d’Alexandrie. Donc, tout
est de la faute des chrétiens ! Nous ne cherchons pas à défendre les
chrétiens, qu’il nous est arrivé de critiquer en d’autres occasions.
Mais quand on nous parle à grands cris de la bibliothèque
d’Alexandrie, nous demandons ceci : que sont devenues les
bibliothèques romaines de Rome ? De Carthage ? De Milan ? De
Constantinople ? De Lyon ? De Béziers ? Nous avons lu dans un texte
qu’un riche mécène possédait une bibliothèque contenant 100 000
livres. Qu’est devenue cette bibliothèque ainsi que celles des
romains représentés sur leurs sarcophages tenant un livre dans la
main ? Gageons que, même sans l’intervention des chrétiens, la
bibliothèque d’Alexandrie aurait disparu.
1-3 : La fiabilité du conservateur du document. Là encore, nous avons eu l’occasion d’évoquer cela ci-dessus en donnant l’exemple des bulletins de salaire qui sont conservés durant la vie du salarié et détruits à sa mort. Il faut bien comprendre que, dans bien des cas, les archivistes sont obligés de faire le tri dans les documents qu’ils sont censés conserver. Et la plupart du temps, les documents que l’on conserve sont ceux que l’on juge importants, susceptibles de devoir être étudiés ultérieurement. Les études sur la datation des églises nous on permis de comprendre ce qui s’est passé dans la plupart des cas. La question la plus fréquemment posée concernant la construction d’une église est : « De quand date-t-elle ? ». Alors on cherche des documents concernant cette construction : l’achat du terrain, les plans de construction, les achats des matériaux, les salaires des maçons, etc ; et tous ces documents qui, c’est sûr, ont existé, on ne les trouve pas. C’est normal qu’on ne les trouve pas : l’église est construite et tout a été payé ! Les documents ne servent plus a rien. Il est inutile de les conserver.
1-4 : La fiabilité du traducteur. Le document qui a été conservé est, le plus souvent, difficile à comprendre pour un non initié : lettres difficiles à lire, abréviations, fautes d’orthographe, mots collés, barbarismes, etc. Il faut donc l’action d’un spécialiste pour rendre le texte compréhensible. Ce spécialiste que nous appelons « traducteur » peut être un épigraphiste. Il peut être amené à se tromper en particulier lorsqu’il y a eu une ou plusieurs copies successives d’un document.
Nous avons parlé ci-dessus de l’empereur Auguste en estimant que ce pouvait être une erreur de traduction (ou un ajout de copiste). Voici un autre exemple : Mathusalem ! C’est l’homme qui a vécu 969 années ! Preuve pour beaucoup de commentateurs que la Bible est un tissu de mensonges. Mais si c’était vrai ? Ne serait-il pas possible qu’il y ait eu une erreur de traduction ? Que le calcul ait été fait non pas en années sidérales mais en mois lunaires ? L’hypothèse est envisageable lorsque l’on sait que le calendrier musulman, conçu par les nomades d’Arabie est basé sur les mois lunaires. Reprenons le calcul : la durée d’un mois lunaire synodique est de 29, 530 jours. 969 mois lunaires donnnent 28 614, 57 jours. Chaque année étant constituée de 365, 25 jours on obtient 78, 34 ans. Nous pensons que compte tenu d’éventuelles erreurs de transcriptionn Mathusalem aurait pu vivre 78 ans. Ce qui est tout à fait possible.
1-5 : La fiabilité du commentateur du document. Le commentateur du document est en général un historien, souvent un historien local qui utilise le document comme outil de recherche sur un thème particulier comme, par exemple, l’église de son village. En fonction de ses convictions ou de ses engagements, l’historien peut privilégier certains extraits du document au détriment d’autres.
2. Les « trous noirs historiques »
Nous avons appris en construisant ce site que l’histoire était pleine de « trous ». Pour le réaliser, il suffit de lire certaines pages du chapitre sur les monuments de Tunisie. Lisons par exemple cet extrait concernant la ville d’Utique : « Vers 36 av. J.- C., la cité reçoit des droits municipaux sous Octave (futur empereur Auguste). […] Vers le milieu du IIIe siècle, la présence du christianisme est attestée à Utique par la participation de son évêque, Aurélius, au concile de Carthage du Ier septembre 256. La cité est prise par les Vandales, commandés par Genséric, en 439 et reprise par les Byzantins en 534. […] .
Nous déduisons de ce texte les informations suivantes : entre l’an –36 et l’an +256 (soit 292 années durant lesquelles se sont succédé près de 12 générations humaines), il ne s’est rien passé. Et de même entre les ans 256 et 439 (183 ans et 7 générations), il ne s’est rien passé. Et de même encore entre les ans 439 et 534 (95 ans et 4 générations), il ne s’est encore rien passé. Pourtant, durant toutes ces périodes, il ne s’est pas rien passé. En fait, dans la réalité, il s’est passé beaucoup de choses durant ces « trous » en histoire, des choses que l’on ignore. Mais, à titre de comparaison, entre les années 1900 et 2000, soit durant quatre générations seulement, la France a connu deux grandes guerres et plusieurs guerres coloniales qui n’ont pas été des petites guerres, tous événements qui ont laissé de fortes traces dans les mémoires. Pourquoi n’en aurait-il pas été de même à Utique et, par extension en Tunisie, durant ces périodes apparemment dépourvues d’histoire ?
Il y a l’histoire dont on parle, « histoire que l’on sait ». C’est une histoire connue seulement par les textes historiques. C’est une histoire qui est considérée comme vraie : la Vraie Histoire. Mais elle peut se révéler en partie fausse par manque d’objectivité de ceux qui l’ont écrite ou par manque de discernement de ceux qui la commentent.
Et il y a une histoire que l’on ne sait pas car elle est absente des textes historiques. Cette histoire que l’on ne sait pas, la plupart des historiens évitent d’en parler, ne serait-ce que de dire : « Entre cette date et celle-ci, on n’a pas de renseignement ». Ce faisant, ils donnent l’impression d’une continuité historique, une continuité qui n’existe pas. Que sait-on de nos arrière-grands-parents dont la plupart étaient décédés à notre naissance ? De plus, ils donnent une plus grande importance à ce que l’on sait. Ainsi, dans l’exemple précédent, on peut donner à l’attribution des droits municipaux accordés en 36 av. J.- C. une aussi grande importance que le concile de Carthage de l’an 256. De plus, si ce concile est important, combien y-en-a-t-il eu d’autres tout aussi importants qui sont restés ignorés ?
Mais dira-t-on : comment peut-on écrire une histoire que l’on ne connaît pas ? Rappelons que cette « histoire que l’on connaît » est une histoire connue par les seuls textes historiques. Mais il existe des approches différentes comme l’archéologie, l’étude des monuments, la numismatique, la toponymie, l’extrapolation des données. Donnons ici un exemple : un épisode des Évangiles témoigne d’un dialogue entre Jésus et un centurion romain. Cela signifie que l’occupation de la Palestine par les romains était, à ce moment-là, bien acceptée par les juifs de Palestine. Et inversement, la parabole du « Bon Samaritain » témoigne quant à elle de l’hostilité entre juifs et samaritains ; si on faisait l’éloge d’un bon samaritain, cela signifie qu’il y avait beaucoup de mauvais samaritains.