L’église Saint-Nicolas de Giornico  

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Cette église a fait l’objet d’une étude approfondie par Virgilio Gilardoni, dans le livre Suisse Romane de la collection Zodiaque.

La page du site Internet Wikipédia décrivant cette église, produite de l’italien par un traducteur automatique, nous apprend ceci :

« La construction de l'église était déjà attestée en 1202 (d'après un parchemin de la paroisse de Chironico) et fut achevée en 1210. En 1298, l'église fut mentionnée comme appartenant à l'ordre bénédictin, dépendant de la puissante abbaye de Fruttuaria, sur le territoire de San Benigno Canavese. Il est donc fort probable qu'elle ait servi d'église à un couvent adjacent, dont il ne reste aucune trace aujourd'hui.

Le style architectural de l'église, à nef unique terminée par un chœur quadrangulaire et une abside semi-circulaire, interprète fidèlement les canons du roman lombard (images 2, 3 et 6). La façade (image 4) présente la forme typique d'un pignon avec deux hauts pilastres encadrant le portail et des arcs suspendus (NDLR : ou arcatures « lombardes ») qui confèrent à l'édifice une allure épurée. Sur la façade, le portail central est orné de deux lions portant des colonnes et de chapiteaux sculptés. En bas, toujours sur la façade, se trouvent de robustes sculptures en pierre aux formes zoomorphes et fantastiques, typiques du goût inspiré des bestiaires médiévaux (images 21 et 22).

Les décorations en pierre de taille formant les arcs suspendus s'étendent sur toute la longueur de l'église, le long des murs latéraux et de l'abside semi-circulaire. Un second portail (image 20), percé dans le mur sud, présente également d'intéressants éléments sculpturaux, tels que les têtes humaines barbues sculptées dans les consoles décoratives soutenant l'architrave (images 23, 24, 25 et 26). Le clocher suspendu de l'église présente la succession habituelle de fenêtres à une et deux lancettes sur ses différents niveaux (image 3 et 9).

L'intérieur de l'église présente une nef unique (images 7 et 8) menant au presbytère, situé en hauteur et accessible par deux escaliers (images 7 et 10). De forme carrée, le presbytère se termine par une abside semi-circulaire éclairée par deux fenêtres à lancette unique.

Sous le presbytère, l'élégante crypte est immédiatement visible, solution architecturale plutôt inhabituelle dans les églises romanes (images 13 et 14) ; on y accède en descendant quelques marches. Elle est divisée en trois petites nefs par huit colonnes aux chapiteaux richement sculptés, toutes différentes les unes des autres, qui, par la variété de leurs motifs végétaux, géométriques et zoomorphes, évoquent le symbolisme médiéval (images de 15 à 19).

Immédiatement après l'entrée, sur la gauche, se trouvent de précieux fonts baptismaux en pierre du XIIe siècle, provenant de l'église paroissiale voisine de San Michele. Il s'agit de fonts baptismaux de forme hexagonale particulière, réalisés dans un seul bloc de pierre, décorés de bas-reliefs portant des symboles liés au sacrement du baptême (images de 27 à 30).

L'intérieur de l'église est décoré d'intéressants cycles de fresques. Sur le mur gauche de la nef, on trouve des fragments de peintures anciennes (XIIIe siècle ?), parmi lesquelles une Cène est encore clairement reconnaissable. L'abside (images 11 et 12) est entièrement recouverte de fresques datées de 1478 et signées par Nicolao da Seregno[, un artiste principalement actif dans le canton du Tessin, qui s'attarde sur un langage pictural encore marqué par un goût gothique. Les fresques en question ont retrouvé toute leur lisibilité après une restauration soignée qui a restitué l'éclat de leurs couleurs.

Dans la vasque de l'abside, le Christ en majesté est représenté, placé dans une mandorle de lumière et entouré des symboles du Tétramorphe. La partie inférieure présente une série de saints qui devaient être particulièrement chers à la piété populaire. De gauche à droite, on reconnaît saint Gothard évêque, saint Victor, saint Pierre apôtre (représenté comme le premier pontife) et saint Nicolas de Bari (avec les trois enfants dans la baignoire sur laquelle le saint accomplit son célèbre miracle). Après la fenêtre centrale à lancette unique, on peut admirer une Crucifixion avec la Vierge et saint Jean, puis, après une seconde fenêtre à lancette unique, les figures de sainte Marguerite et de Marie-Madeleine.

Au-dessus de la fenêtre centrale à lancette unique, une représentation inhabituelle de la Trinité est frappante. Il s'agit de l'image iconographique du vultus trifrons (une figure à trois têtes et seulement quatre yeux), une image plus tard interdite par l'Église en raison de sa nature monstrueuse. [...] »


Nos commentaires

Concernant la datation de l’église, l’auteur du texte de Wikipédia se révèle très succinct : « La construction de l'église était déjà attestée en 1202 (d'après un parchemin de la paroisse de Chironico) et fut achevée en 1210. ».

Virgilio Gilardoni, dans le livre Suisse Romane, apporte quant à lui plus de précisions :

« 948 : Testament de Atton, évêque de Verceil, feudataire de la vallée, qui laisse le territoire des vals du Blenio, de la Leventine et la Riviera, aux Chanoines de Milan. D’aucuns voudraient que cet évêque ait bâti l’église de Saint-Nicolas où d’après un texte du XIIe-XIIIe siècle, un autel aurait été dédié à Saint-Jacques-le-Mineur. On n’en jurerait pas. Il est possible aussi que l’église actuelle ait été fondée sue l’emplacement d’une autre plus ancienne. [...]

1002 : Dans des notes manuscrites du XIXe siècle, se référant au texte d’un vieux martyrologe disparu, on mentionne, à cette date, un “chapelain de Saint Nicolas”. Mais ce manuscrit n’a pas eu l’avantage d’une édition critique. [...]   »

Autres dates citées toutes aussi hypothétiques : 1022, 1060, 1104, milieu du XIIe siècle. Puis :

« 1168 : Date gravée en deux inscriptions sur une pierre qu’on dirait remployée, au tympan de la porte occidentale. Aujourd’hui invisibles d’en bas, ces inscriptions figurent sur une ancienne photo publiée en 1912 par M.E. Berta. [...]

1210 : Un parchemin des archives de Iragna mentionne une “terra sancti Nicholai”, un “conversus supradicti Nicholai” et enfin une “ecclesia sancti Nicholai de Zornigo” [...] ».

Ces diverses informations remettent en question la phrase du texte de Wikipédia. À aucun moment, il n’est dit que la construction de l’édifice aurait commencé peu avant 1202 (ce que le texte laisse entendre) et se serait achevée en 1210 (ce que le texte dit clairement).


Analyse de l’architecture de l’édifice

Il s’agit d’une église à nef unique charpentée. Nous pensons que les nefs des églises les plus anciennes, de superficie comparable à celle-ci, étaient toutes à trois vaisseaux. Les églises à nef unique auraient été construites plus tard. Par ailleurs, vers la même période, on aurait commencé à voûter les nefs. On peut donc penser que l’ancienneté de cette église est relative. À cela s’ajoute la présence d’arcatures lombardes sur la nef (image 2), le clocher, le chevet (image 3). Mais, paradoxalement, pas sur l’avant-chœur (image 3) . Par ailleurs, il existe aussi des arcatures lombardes sur la façade Ouest (image 4), mais différentes de celles de la nef ou du chevet. On peut donc penser qu’il a pu y avoir plusieurs étapes de travaux dans la construction de cet édifice.

En ce qui concerne la crypte située sous le chœur et l’avant-chœur (images 10, 13 et 14), nous avons dit à de nombreuses reprises que les cryptes n’étaient pas forcément plus anciennes que les églises supérieures. Elles pouvaient avoir été construites à l’intérieur d’un édifice préexistant, exactement comme on le fait actuellement en ce qui concerne les mezzanines : lorsqu’on à une salle très haute, on la partage en deux étages. Par ailleurs, nous avons aussi écrit que, très souvent, les cryptes étant très sombres et réservées à un public d’initiés, il n’était pas nécessaire de les décorer abondamment. En conséquence, dans de nombreux cas, les colonnes et les chapiteaux sont dépareillés et en réemploi. C’est la cas ici en ce qui concerne les colonnes (image 14) et surtout les chapiteaux (images 15, 16, 17 et 18). Les formes de ces chapiteaux étant différentes, nous pensons qu’ils proviennent de monuments différents (ou de salles différentes d’un même monument). Par conséquenct, il est difficile de faire le lien entre les représentations.


Le décor des portails

L’église de Giornico possède deux portails presque semblables : le portail Ouest (image 4), et le portail Sud (image 20).

Les lions situés devant la base des piédroits du portail Ouest (images 21 et 22) font penser aux lions stylophores (lions porteurs de colonnes) des églises italiennes. Nous pensons qu’ils sont antérieurs à ces derniers, précèdent leur exécution et transmettent le même message : le lion symboliserait le pouvoir civil (ou un des pouvoirs civils) protecteur de la religion.

La base de colonne située à droite sur l'image 22 représente, semble-t-il, un homme dans l’attitude de « l’acrobate » (jambes repliées à la verticale). Ses bras sont élevés vers le ciel. Son visage, doté d’une barbe, serait tourné vers nous. Nous pensons que cette figure pourrait représenter l’ancêtre primordial. Ce serait un avatar de la représentation du « torse humain émergeant des feuillages ».

Les sculptures du portail Sud sont visibles sur les images 23, 24, 25 et 26. Les têtes humaines qui portent le linteau de ce portail (images 23 et 24) pourraient aussi représenter des seigneurs protecteurs de l’église (Portraits réalistes ? Ou portraits imaginés ?).


La cuve baptismale (images de 27 à 30)

Selon le texte de Wikipédia : « Immédiatement après l'entrée, sur la gauche, se trouvent de précieux fonts baptismaux en pierre du XIIe siècle, provenant de l'église paroissiale voisine de San Michele.  Il s'agit de fonts baptismaux de forme hexagonale particulière, réalisés dans un seul bloc de pierre, décorés de bas-reliefs portant des symboles liés au sacrement du baptême. »

Nous ne sommes pas tout à fait d’accord avec cette datation. Car cette cuve baptismale a une forte ressemblance avec le « baptistère de Višeslav » dont une copie se trouve dans le musée archéologique de Nin, en Dalmatie (Croatie) décrit sur ce site (voir la page 403_84_nin_5.html, images de 29 à 31) : même forme hexagonale, même croix potencée hampée, mêmes panneaux encadrés par des colonnettes torsadées. Voici ce que nous avions écrit au sujet de la cuve de Nin : « Le baptistère du prince Višeslav. [...] Selon le site Wikipédia, Višeslav « est le premier souverain serbe dont nous connaissions le nom ; il dirigea le pays vers 780. On ignore à peu près tout de lui, sauf son nom. ».
Nous ignorons pour quelles raisons ce baptistère a été attribué à Višeslav. Peut être son nom est-il inscrit sur la bordure supérieure du baptistère ? Peut-être cette attribution est-elle purement artificielle, comme c'est souvent le cas ? Il serait bon de le savoir car nous avons ici un cas particulier de représentation qu'il serait opportun de dater. Si vraiment ce baptistère est contemporain de Višeslav, il date de la fin du VIIIe siècle. [...] »

Nous pensons que les deux cuves baptismales sont contemporaines, probablement du VIIIe ou IXe siècle (an 800 avec un écart de 50 ans). Mais elles n’ont probablement pas été construites à destination d’un même peuple : la croix de la cuve de Nin est à entrelacs et les autres panneaux ne sont pas décorés ; sur la cuve de Giornico, on voit un décor de rosaces (image 27). Mais surtout sur cette cuve de Giornico, il y a les représentations d’un bouc au-dessus d’un oiseau (image 29) et d’un loup (image 30). Ces deux représentations sont énigmatiques, représentatives d’un symbolisme que nous n‘arrivons pas à identifier. En tout cas, ce ne sont certainement pas « des symboles liés au sacrement du baptême », comme il est écrit dans le texte ci-dessus.


Datation envisagée pour l'église Saint-Nicolas de Giornico : an 1050 avec un écart de 50 ans.