La chapelle de Chalière à Moutier en Grandval
La page du site Internet de la ville de
Moutier décrivant cette chapelle nous apprend ceci :
« Cette
chapelle est un ancien site carolingien. À l’intérieur, on
peut y découvrir de magnifiques fresques du XIe
siècle (voir ci dessous). Actuellement, elle remplit le
rôle de chapelle du cimetière.
Sur la route de Moutier à Perrefitte, peu avant le
chef-lieu, se dresse la petite chapelle de Chalière Au
milieu de ce siècle, le cimetière prévôtois est venu la
jouxter, la préservant d’éventuels promoteurs immobiliers.
C’est une chapelle érigée certainement au XIe
siècle selon un plan simple. La salle fermée par une
abside est surmontée d’un clocheton. La lumière pénètre
par huit petites fenêtres hautes en plein cintre. La porte
s’ouvre au sud.
Une rénovation du lieu fut entreprise de 1934 à 1936. Elle
mit en évidence des fresques d’un grand intérêt, dont la
restauration est sujette à caution. Les peintures murales
présentent, selon les spécialistes, des similitudes avec
celles de l’École de Reichenau (GR). D’autres y voient une
influence bourguignonne. Un Christ en gloire bénissant
orne la voûte en cul-de-four de l’abside. Les douze
apôtres groupés par deux sont représentés en dessous. Ils
dominent Caïn et Abel présentant leurs offrandes. Plus
bas, les fresques sont perdues. On note encore l’effet de
perspective dû en particulier à des motifs floraux.
Chalières demeure un témoin privilégié de l’histoire, de
l’art et de l’architecture en Prévôté.
Référence :
Guide archéologique du Jura et du Jura bernois par la
société jurassienne d’émulation.
Enquête historique : La
Chapelle de Chalière a-t-elle été inaugurée il y a de
cela 1000 ans ?
En préambule, il convient de définir la situation de
Moutier à l’aube du dernier millénaire. En effet, nous
avons célébré en 1999 les dix siècles de la donation de
l’abbaye de Moutier-Grandval à l’évêché de Bâle par le roi
Rodolphe III de Bourgogne, geste aux conséquences encore
distinctement palpables de nos jours.
Notre région se trouve alors assimilée au royaume de
Bourgogne et a fortiori à l’empire romain-germanique
gouverné par Henri II dit "le Saint" ou "le Boîteux",
souverain très pieux qui encouragea notamment le
développement du monachisme et qui fut canonisé en 1146.
Du point de vue de l’histoire de l’art, Henri II est une
figure très représentative de l’art de la "renaissance
ottonienne", notamment pour les domaines de l’enluminure
et de la peinture issus de l’abbaye de Reichenau, style
aisément reconnaissable dans les fresques de la chapelle
de Chalière et encore visibles actuellement.
Cette dernière constatation n’est pas anodine pour
l’enquête historique que nous menons présentement car le
simple fait de retrouver les caractères stylistiques du
scriptorium bavarois dans une petite chapelle située à
plus de 600 kilomètres de Reichenau a incité bon nombre
d’auteurs à émettre des conclusions difficilement
vérifiables lesquelles, hélas, ont fait école jusqu’à
présent.
À la lumière de cette unique parenté typologique, d’aucuns
ont prétendu que des peintres avaient inexorablement été
mandatés par l’empereur lui-même afin d’orner l’abside de
notre édifice prévôtois aux alentours de l’année 1019… ce
raccourci nous paraît aujourd’hui peu recevable, notamment
en regard des capacités de diffusion et du rayonnement
d’influences les plus diverses que devait posséder un
établissement brillant tel que celui de l’abbaye allemande
à l’époque de Henri II.
À l’instar de ce doute quant à la pertinence de cette
conclusion, la présence de l’empereur à Moutier en 1019
(rien que cela !) lors d’une hypothétique inauguration de
notre chapelle est également sujette à caution. Sans
source documentaire aucune, l’écrasante majorité des
auteurs ayant traité de près ou de loin du sujet ont
soutenu mordicus que notre cosy petite chapelle fut
consacrée en l’année 1019 et que le chef suprême du Saint
Empire Romain-Germanique de l’époque ne pouvait qu’avoir
assisté à ladite inauguration, dans la mesure où les
fresques alors révélées affichaient un style attribuable à
celui de l’abbaye de Reichenau, œuvres pour l’élaboration
desquelles il devait à coup sûr avoir été le généreux
mécène.
Hasard du calendrier ou lecture tronquée des sources
médiévales, il s’avère que l’empereur a bel et bien
assisté en 1019 à la consécration d’un édifice religieux
pour lequel il avait offert une rénovation, mais il
s’agissait de la cathédrale de Bâle et non pas de
réalisation prévôtoise… Force est donc de constater qu’il
serait hasardeux et guère étayé de célébrer l’année
prochaine le millénaire de notre chapelle prévôtoise tant
appréciée qui, rappelons-le, reste tout de même le plus
ancien témoignage architectural du passé de notre cité.
Stéphane Froidevaux,
Musée du Tour automatique et d’Histoire de Moutier
»
Notre commentaire au sujet
de ce texte que nous avons ici intégralement
reproduit :
– La lecture de ce texte nous a un peu amusés dans sa
seconde partie intitulée : « Enquête historique : La
Chapelle de Chalière a-t-elle été inaugurée il y a de
cela 1000
ans ? » . En effet, le contenu de cette
partie témoigne d’une polémique entre chercheurs, les uns
affirmant que cette chapelle a été inaugurée il y a environ
mille ans par le roi Henri II, les autres (dont l’auteur du
texte) doutant de cela. Nous mêmes, qui pourtant développons
des théories plus subversives, n’avons pas été exposés à de
telles confrontations … qui se font très probablement à
notre insu, avec beaucoup de critiques à notre égard.
– Concernant les fresques et leurs similitudes éventuelles
avec les écoles de Reichenau ou de Bourgogne, nous avouons
notre incompétence en la matière. Chacun d’entre nous peut
se faire une idée en parcourant les images de notre site. En
ce qui concerne Reichenau, nous mettons à disposition des
images de fresques de l’église Saint Georges d’Oberzell et
de l’église des Saints-Pierre et Paul de Niederzell. Nous
constatons une nette différence entre le Christ en Gloire de
Niederzell, assis sur te trône céleste, auréolé du nimbe
crucifère, entouré d’une mandorle, et le personnage de la
chapelle de Chalière désigné comme étant le «
Christ en gloire bénissant » alors que nous voyons
un homme entouré du globe terrestre, imberbe, pourvu d’une
simple auréole, levant les bras comme un orant. Il est
certes possible que cet homme soit le Christ en Gloire mais,
à l’inverse de celui de Niederzell, il est très différent
des représentations que l’on voit dans l’art roman. Il
serait donc antérieur à celui de Niederzell (remarque : il
est possible que les similitudes dont il est question
concernent d’autres fresques que celle de Niederzell.
– La polémique dont il est fait état dans ce texte nous
apparaît stérile. Mais le fait que l’on parle d’une « École
de Reichenau » nous apparaît tout aussi stérile.
Pourtant, ce mot « école » est couramment prononcé par des
professeurs d’université en ce qui concerne des productions
artistiques du Moyen-Âge. Le mot « école » exprime qu’il y a
eu un rapport de maître à élève, le maître étant plus âgé
que l’élève. De combien d’années ? La différence entre deux
générations successives. Disons 25 ans. Une « école »
artistique rassemble un groupe d’artistes ayant une
différence d’âges d’au plus 25 ans. C’est le cas des «
écoles » modernes, l’école de Barbizon ou l’école de
Pont-Aven. Les chercheurs ont voulu transférer un concept
moderne à des créations artistiques nettement plus
anciennes. Mais peut-on parler « d’écoles » au sujet de
diverses réalisations qu’on ne sait même pas dater ? Il est
possible que près de 200 ans séparent la création des
fresques de Niederzell à Reichenau de celles de la chapelle
de Chalière. Presque tous les monuments que nous avons
étudiés (il y en a près de 2000) devaient être à l’origine
recouverts de fresques. Combien en reste-t-il ? Surtout en
sachant que, dans la plupart des cas, les fresques visibles
aujourd’hui ne sont pas les fresques d’origine mais d’autres
qui les ont remplacées. On nous parle « d’école
de Reichenau » ou «
d’influence Bourguignonne » et on ignore qu’il y a
peut-être eu des modèles plus proches de Moutier, à Bâle,
Genève ou d’autres localités. Si on veut parler « d’écoles
» pour des réalisations artistiques anciennes, réservons ce
mot à des sites comme Pompéi ou Herculanum où l’on constate
des différences de styles sur une période relativement
brève, une trentaine d’années.
Datation
Nous avons abordé l’étude de cette chapelle d’une façon très
légère. Nous partions du principe que cette église à nef
unique ne pouvait être datée, à la différence des églises à
nef triple. Par ailleurs, afin d’éviter des polémiques
stériles pour lesquelles nous n’avons pas d’argument à
opposer, nous hésitons à proposer des datations antérieures
à l’an mille pour ces édifices à nef unique.
Mais l’examen de la fresque de fond d’abside a été
révélateur. Le personnage du cul-de-four semble plus proche
d’un modèle paléochrétien que d’un modèle roman. Nous ne
pensons cependant pas qu’il s’agit là d’une fresque
paléochrétienne mais carolingienne ou ottonienne, le
résultat d’une réappropriation de la culture romaine par les
empereurs germaniques. Cela suppose une datation antérieure
à l’an mille. Et, en conséquence, la chapelle elle-même doit
être antérieure à l’an mille.
Datation envisagée pour
la chapelle de Chalière à Moutier en Grandval : an 950 avec
un écart de 75 ans.