Le prieuré clunisien de Rüeggisberg
Ce prieuré a fait l’objet d’une notice
brève écrite par Claude Lapaire, parue dans le livre Suisse
Romane de la collection Zodiaque.
En voici la teneur :
«
Rüeggisberg, le plus ancien prieuré clunisien
construit dans les pays de langue allemande, n’est plus
qu’une ruine. Restaurées pendant la dernière guerre, les
parties qui subsistent encore de l’ancienne église,
forment un ensemble impressionnant, situé dans un cadre
agreste. Le prieuré fut fondé en 1072, reconstruit vers
1100 et l’église partiellement détruite en 1541. Elle
comportait un vaisseau à trois nefs portées par des
piliers carrés, un transept fortement marqué et un
chevet à cinq absidioles étagées. Le bras Nord du
transept avec la croisée et quelques parties du chœur
sont encore debout. Le transept est voûté en berceau
plein cintre porté par des doubleaux. Sur le croisillon
Nord, s’ouvre une porte romane. Le tympan nu est entouré
d’une belle voussure sculptée en méplat, représentant
des animaux fabuleux qui jouent dans des rinceaux. Les
autres parties de l’église sont indiquées sur le sol par
des murets édifiés sur les fondations. »
Commentaires divers
Nous avons à de nombreuses reprises affirmé qu’une fondation
n’est pas une construction. De nombreux textes relatifs à
l’histoire d’un monastère ou d’une église commencent par la
phrase : « Ce monastère (Cette église) a été fondé(e) en
l’année donnée x». C’est le cas ici : « Le
prieuré fut fondé en 1072,... ». Une telle
formulation insinue l’idée selon laquelle l’année x (ici :
1072) est une année initiale, une année de démarrage des
activités monastiques et donc des constructions. Elle évacue
qu’il a pu y avoir quelque chose avant l’année x. Et il y a
toujours quelque chose avant, car si on veut fonder un
monastère, il faut avoir à disposition des moines qui
prient, qui travaillent, qui écrivent, qui mangent, qui
dorment. Et pour cela, il faut aussi disposer d’une église,
d’une cuisine, d’un réfectoire, d’un dortoir.
Il faut aussi remettre en question des appellations comme
celle de ce texte : «prieuré
clunisien ». Et avec elle, « monastère
cistercien », « monastère augustinien ». Car en disant cela,
on néglige le fait que dans de nombreux cas, il a pu y avoir
remplacement d’un groupe fondateur par un autre groupe
fondateur. Et il ne reste aucun document mentionnant
l’existence d’un groupe initial. L’exemple à citer ici est
le monastère de Cluny. Il semble évident de dire que c’est
un monastère clunisien. Eh bien non ! Ce n’est pas un
monastère clunisien ! Actuellement les bâtiments sont
occupés par une annexe de l’École Nationale Supérieure des
Arts et Métiers. C’est donc une fondation « gadzartiste ».
Mais, dans ce cas, on connaît un peu l’histoire des
fondations précédentes. Car auparavant il y a eu les
bénédictins de Saint Maur. Ce serait donc une fondation
mauriste. Et avant eux il y a eu la grande époque de Cluny,
qui était une abbaye non pas clunisienne mais bénédictine.
Et avant cela, qu’y avait-il ? Comment cela a démarré ? Les
textes ne le disent pas. Mais ce n’est pas parce que les
textes ne le disent pas qu’il ne s’est rien passé.
Pour le prieuré de Rüeggisberg, il y a eu très probablement
des constructions avant 1072. Car si les constructions
avaient démarré après 1072, il est inconcevable qu’on ait pu
tout reconstruire moins de 30 ans après (cf le texte : « Le
prieuré fut fondé en 1072, reconstruit vers 1100...
»).
Les données
architecturales
La vue par satellite de l'image
3 permet d’avoir une idée de l’évolution
architecturale de cette église. Remarquons d’abord que les
traces de la nef ne sont pas apparentes (hormis peut-être
les murs extérieurs, mais pas le mur central) : il ne reste
que le transept et le chevet. On peut néanmoins reconstituer
ce que devait être cette nef en prolongeant le chevet. Nous
pensons qu'à l’origine, la nef devait être à trois vaisseaux
probablement charpentés, avec trois absides (visibles sur
les images 3 et 4)
en prolongement de ces vaisseaux. Mais pas le transept ainsi
que les deux absidioles greffées sur celui-ci. Ce type de
plan, très fréquent, a probablement été utilisé pendant
plusieurs siècles principalement durant la seconde moitié du
premier millénaire. Il aurait été remplace progressivement
par un autre plan introduisant le transept et les absidioles
accolées au transept et non à l’abside principale.
Ici on a les deux formes : absidioles accolées à l’abside
principale, témoins du plan originel, et absidioles accolées
aux croisillons du transept débordant. Cette dernière
disposition montrerait que le transept et les absidioles qui
lui sont liées font partie d’une modification ultérieure,
probablement effectuée au XIIe siècle. Plus tard
encore, une autre modification aurait été apportée, le
voûtement du transept (image
6). La voûte en berceau plein cintre est portée par
un doubleau soutenu par une console accrochée au mur. Selon
nous, cette technique aurait été employée à l’époque
gothique. Auparavant , en période romane, les maçons
utilisaient une méthode comparable à la descente de toiture
des eaux pluviales, l’arc doubleau étant assimilé à la
gouttière , le chapiteau, au collecteur de gouttière, la
colonne demi-cylindrique engagée, au tuyau de descente.
Images 8 et 9.
Cette très belle voussure de portail nous ramène à la
question : comment se fait-il que, dans un contexte purement
religieux chrétien, on ait pu rassembler des images aussi
peu chrétiennes ? On y voit, apparemment en alternance, des
monstres ressemblant à des lions ou des ours et des dragons.
Ces représentations sont-elles en relation avec des
religions ou mythes plus ou moins barbares ? À moins que ce
soit une sorte de zodiaque : nous comptons douze signes de
lions et de dragons, plus , en haut de la voussure, un signe
difficilement identifiable. Un Agnus Dei ?
Datation
envisagée pour le prieuré clunisien de Rüeggisberg
: an 950 avec un écart de 100 ans.