Les monuments paléochrétiens de Sidi Jedidi  

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Nous n’avons pas eu l’occasion de visiter ce site archéologique durant notre voyage effectué en Tunisie en 2025. Les images de cette page ont été extraites de galeries d’Internet.

Suite de l’article des Nouvelles de l’Archéologie, intitulé Les églises de l’ancienne Aradi, par Aïcha Ben Abed Ben Kheder et Michel Fixot (extraits) :

« Les monuments paléochrétiens

Deux implantations monumentales chrétiennes ont donc été identifiées, chacune occupant l’extrémité des barres rocheuses qui arment la topographie du site, le groupe épiscopal au Nord – ou ce que l’on propose d’identifier comme tel –
(image 1) et une église avec de simples annexes au Sud (image 5). La similitude de situation n’est pas le résultat d’un hasard, et l’effet de correspondance se double d’une commune situation dominante par rapport à la ville basse et aux terroirs avoisinants. Par rapport au passé, le mode d’installation des deux complexes chrétiens fut différent. Dans le cas du groupe épiscopal, fait de quatre îlots dont deux contenaient une église, la nécessité qui présida à leur composition conduisit à la destruction de ce qui existait antérieurement. Seules furent respectées les lignes directrices de l’urbanisme antérieur qui autorisèrent une "occidentation" des absides habituelle à l’Afrique, mais contraignirent à une dominante en direction du Nord. Quant à la basilique Sud (image 5), soumise aux mêmes déterminations par rapport aux points cardinaux, son plan à trois nefs fut inscrit dans les limites d’un îlot précédent tandis que ses annexes furent réaménagées sur le plan de l’habitation antérieure, une maison très simple dont les dépendances contenaient un pressoir à vin et qui s’organisait déjà autour d’une petite cour dallée.

Les deux pôles chrétiens connurent des rythmes d’existence comparables, deux états principaux séparés par un épisode de destruction suivi d’une reconstruction d’ensemble. Comme il est compréhensible, l’apparition du groupe épiscopal anticipa celle de la basilique Sud. Au temps de sa splendeur, dans la première moitié du Ve siècle, il comprit deux églises précédées chacune d’une cour entourée d’annexes et pourvues d’un système d’accès indirect. Pour la chronologie, on doit considérer que l’absence d’un évêque de la cité à la conférence antidonatiste de Carthage, en 411, n’a pas valeur de critère. Les églises étaient semblables entre elles, avec les mêmes petites dimensions, comptant cinq travées et trois nefs. Leurs entrées latérales, dans l’axe des collatéraux, libéraient la nef principale réservée à la liturgie et aux déplacements du clergé. Chacune des églises était complétée par un baptistère, restituable dans le cas de la basilique occidentale (image 2).

Deux îlots domestiques

Entre ces deux îlots ecclésiaux parallèles, un troisième fut intercalé
(image 3) dont la destination domestique s’exprimait par un moulin à céréales, un pétrin, un four à pain, un moulin à olives, le tout organisé autour d’une étroite cour centrale. Plus que le seul service de la communauté cléricale, c’est plutôt celui de la matricule qui se trouve ainsi fondé sur la transformation des produits agricoles issus du patrimoine foncier de l’Église. Enfin, décalé au Sud-Est, un quatrième îlot (image 4) était constitué d’une grande maison bloc dont le rez-de-chaussée accueillait un pressoir à vin, équipement complémentaire de ceux de l’îlot intermédiaire, une grande citerne, des pièces de stockage pour des amphores vinaires et une petite écurie. Un étage le dominait partiellement, auquel donnait accès un escalier construit dans le vestibule qui partageait le rez-de-chaussée en deux parties. Cette élévation était faite en adobe, technique de construction déjà reconnue dans les bâtiments qui avaient précédé le groupe chrétien. Sa nature résidentielle ressortait de quelques détails de décor architectural recueillis dans les décombres, enduits peints et chapiteaux de pilastre en stuc. Certains objets, pince à mors dentelés, spatule, plaquettes à onguent, suggèrent une pratique médicale et une culture qui siérait à l’occupant des lieux, peut-être l’évêque en personne.

Les quatre îlots disparurent simultanément, au cours de la deuxième moitié du Ve siècle, ce que démontre l’étude approfondie du matériel céramique et numismatique. Il était donc difficile de ne pas émettre l’hypothèse de l’effet de la persécution vandale. On sait que Fortunatianus, l’évêque de Aradi, fut au nombre de ceux qui furent exilés en Corse en 484, à l’époque du roi Hunéric.

La vocation funéraire des basiliques


Chacune des deux basiliques composant la cathédrale double eut une fonction funéraire illustrée par les nombreuses mosaïques signalant les tombes, qui formèrent peu à peu un tapis presque continu dans l’église occidentale (images 10 et 11). La prédominance de celle-ci s’exprima aussi par l’exposition d’un sarcophage au revers de la façade. Par voie de conséquence, l’autel, initialement placé dans la travée médiane, fut rapproché de l’abside et pour lui, une plateforme fut construite dans la dernière travée. Ce fut l’origine d’une division de l’église en deux parties, un culte funéraire donnant peu à peu naissance à un monument spécifique sous la forme d’un contre-chœur qui atteignit son plein développement au cours de l’époque byzantine.

Pour sa part, la particularité liturgique de la basilique Sud
(image 5), composée de quatre travées et de trois nefs, s’exprime dans la position d’un autel porté par quatre colonnettes, très avancée dans la nef et reliée à l’abside au moyen d’un parcours médian figuré dans le sol mosaïqué par un tapis particulier. Seule la nef centrale était dotée de cette qualité de sol, les collatéraux restant en terre battue. La fonction funéraire fut aussi limitée à une tombe de prêtre dans l’abside et à celle d’un personnage nommé Felix, placée dans l’avant-dernière travée, sur le côté occidental du parcours processionnel en direction de l’autel. Pour l’église, cette spécificité de la fonction funéraire, à l’opposé du caractère communautaire exprimé dans les basiliques du groupe épiscopal, suggère une fondation votive exprimée par l’inscription de dédicace placée au pied de l’autel, qui vaut peut-être non seulement pour le tapis mosaïqué dans lequel elle s’inscrit mais aussi pour tout le monument.

Le programme de reconstruction de l’époque byzantine

Après destruction, cette basilique
(image 5) fut reconstruite à l’époque byzantine selon des proportions un peu développées, en largeur comme en longueur, avec ajout d’une travée à l’opposé de l’abside. Le sol fut surélevé et entièrement mosaïqué. L’autel conserva le même emplacement qu’auparavant, ce qui le plaça en position médiane dans la nouvelle nef. Il était fait d’un noyau de maçonnerie sur lequel furent scellées des dalles de marbre sculptées, à décor de croix, ou à motifs géométriques ou de palmettes. Les restes d’inscriptions antiques au revers et des traces d’ébauches abandonnées montrent que ce travail fut effectué sur place. Ces vestiges un peu exceptionnels en Afrique furent retrouvés brisés dans les décombres contenus dans une citerne, sous l’église.

La reconstruction du groupe épiscopal
(image 1) fut de nature différente. Aux deux églises précédentes et aux quatre îlots se substitua un état réduit à la seule basilique occidentale (image 2) et à ses annexes appauvries en surface, auxquelles furent rattachés quelques éléments issus de l’ancien îlot domestique adjacent. Au cas où la fouille aurait été limitée à cette église, cette rétractation considérable de l’emprise ne serait pas apparue et une conclusion inverse se serait imposée, relative à la splendeur de la phase d’époque byzantine qui aurait été supposée à tort par rapport à la phase antérieure. En dépit d’une importante surélévation du sol, le plan de l’église précédente fut exactement reproduit et l’enrichissement architectural consista ici non pas en un agrandissement mais en une insistance marquée au profit du contre-chœur et du baptistère. Les deux premières travées de la nef centrale, dont le cloisonnement avait été ébauché au cours de la phase précédente, furent réunies à l’intérieur d’une élévation afin de former un monument à plan centré inclus dans l’église, chapelle funéraire ou martyrologique équipée d’un autel. Les travées correspondantes des collatéraux furent également isolées des autres et traitées comme annexes directes, ouvertes sur ce monument intérieur par une grande arcade. Se substituant aux anciens systèmes d’entrée latéraux dans l’îlot , un portail fut élevé dans son axe, afin de créer un effet de perspective sur ce martyrium tandis que la cour intermédiaire était occupée par un cimetière, réticence peut-être envers la pratique antérieure d’inhumation dans l’église. Quant au baptistère, il fut recomposé. Initialement de plan en équerre dans le premier état, composé de deux ailes qui se joignaient pour contenir la cuve, il fut habilement complété, pour se voir conférer un plan cruciforme avec abside. La nouvelle cuve "en rosace" (images 6 et 7) fut aménagée un peu à l’étroit dans une surface qui contenait auparavant une piscine de plus petites dimensions. Outre un décor géométrique de carrés polychromes sur la pointe, ses parois intérieures furent ornées de cierges allumés (image 6) tandis que sa margelle accueillait en deux exemplaires symétriques un motif zoomorphe issu du répertoire du cirque, interprétation de l’image du cheval vainqueur tenant une couronne dans l’une de ses pattes antérieures levées (image 8). Déjà, dans l’état précédent, une couronne agonistique décorant une tombe illustrait la marque de cette iconographie triomphale sur le répertoire chrétien.

L’étude apporte donc un exemple supplémentaire de l’impact du christianisme sur l’image de la cité antique, forme nouvelle qui s’inscrit dans une certaine continuité par rapport à un passé monumental que les élites s’étaient efforcées de maintenir jusqu’au commencement du Ve siècle et qui était appelé à se substituer à lui. Sur ce point, on peut se reporter à la découverte d’une inscription très explicite qui fut utilisée pour construire le coffrage de la tombe de Felix, dans la basilique sud. Il est aussi intéressant de reconnaître que les grands programmes architecturaux fondés sur le système de la "cathédrale double", répandus dans la chrétienté, et bien connus à Sbeïtla, Bulla Regia, Djemila ou Sabratha, étaient également d’actualité dans des cités de second rang comme Aradi. Créée selon un plan préétabli et réalisée en plusieurs campagnes, mais d’une seule venue, la "cathédrale double" de cette petite cité anticipe même les autres grands exemples africains issus d’une composition progressive qui ne s’achève généralement qu’à l’époque byzantine. En outre, à cette époque tardive, ces programmes furent aussi marqués par l’essor du culte funéraire ou martyrologique donnant cours à des développements liturgiques qui s’expriment dans des dispositions originales, voire inventives, élevées à l’opposé des absides. C’est ce que l’on constate sur le site étudié. La même inventivité est d’ailleurs manifeste dans la transformation que connut simultanément le baptistère. Enfin, outre les différences de fonction qu’elle contribue à identifier entre les églises, l’attention portée aux contextes monumentaux a révélé ici l’importance d’une activité économique, voire caritative, que les sources écrites font connaître mais dont les témoignages concrets attirent ici l’attention. De manière à la fois facultative et méthodologique, on peut retenir aussi de cette expérience que la datation des monuments se fonde de préférence sur le matériel abondant retrouvé dans ces circonstances, plutôt que sur la "céramique d’église", le plus souvent rare et résiduelle. »



Commentaires divers


Nous avons eu quelque difficultés à trouver, à partir de la lecture de ce texte, la position de chacun des éléments sur les divers plans. En particulier, nous n’arrivons pas à situer le baptistère ainsi défini : « Quant au baptistère, il fut recomposé. Initialement de plan en équerre dans le premier état, composé de deux ailes qui se joignaient pour contenir la cuve, il fut habilement complété, pour se voir conférer un plan cruciforme avec abside. ». Le seul bâtiment à plan centré que nous voyons est situé au milieu de l’îlot domestique (image 3). Il est à plan carré à l’extérieur, circulaire à l’intérieur.

Les images 9, 10, 11 et 12 montrent que l’église était pavée de mosaïques recouvrant des tombes.

Celle de l'image 9 pourrait représenter le plan d’une ville « en aplati » reconnaissable à ses murs extérieurs et à ses portes. À partir de l’image, pour des raisons de symétrie, on comptabilise au moins 10 portes. Il y en aurait peut-être eu 12, comme dans l’Apocalypse de Jean. Remarquer le décor de croix monogrammée (ou chrisme).

Image 12. Cette tombe est un peu surprenante dans la mesure où l’inscription en caractères latins est en sens inverse du décor. Celui-ci est constitué par une croix latine gemmée portant les lettres alpha et oméga, surmontée et encadrée par deux oiseaux (avatar de la figure désormais très classique des « oiseaux au canthare »). Deux tiges (de millet ?) encadrent la scène.


Conclusions

Nous retenons de cet examen un peu rapide que l’existence de groupes épiscopaux, auparavant envisagée à Carthage et identifiée à Sbeïtla, est confirmée. Nous ne l’avons pas observée à Bulla Regia (mais nous n’avons pas visité tout le site). Quant aux sites de Djemila (Algérie) et de Sabratha (Libye), ils devraient faire l’objet d’une prochaine étude. La ressemblance entre les plans de Sbeïtla et de Sidi Jedidi est forte. Remarquons cependant quelques petites différences : à Sbeïtla les nefs des basiliques sont à 5 vaisseaux, et non trois comme ici. Et elles sont dotées de contre-absides semi-circulaires.

La piscine baptismale (images 6 et 7) est d’une forme circulaire différente des piscines baptismales vues auparavant. Par contre, elle pourrait s’apparenter à celle de Bekalta déposée dans le musée archéologique de Sousse. Son aspect général fait plutôt penser au salon où l’on cause. Il est possible que le baptême ait été présidé par plusieurs personnes. Le décor de mosaïque ne porte pas de symbole apparemment chrétien. Bien au contraire, la représentation d’un cheval dont la patte est posée sur un disque (image 8) fait penser au cheval solaire des religions celtiques. Nous sommes donc obligés de nous poser la question suivante : est-ce bien la cuve baptismale d’un baptistère chrétien ?



Datation envisagée pour le site archéologique de la Civitas Savalitana à Sidi Jedidi : an 450 avec un écart de 100 ans.