La chiesa Santa Fosca de Torcello
La page du site Internet Wikipédia
consacrée à cette église nous apprend ceci :
« Une
église, possédant déjà le nom actuel, existe sur le site
dans la première moitié du IXe siècle. Elle est
citée dans les avantages accordés par l'Empereur Louis le
Pieux à la basilique San Zéno de Vérone. Vers l'an 1090,
l'édifice est peut-être concerné par la campagne de
construction entreprise par l’évêque de Torcello, Orso
Orseolo, pour la reconstruction du complexe de la
cathédrale.
L'aspect originel de l'édifice n'est pas connu, mais il
est probable qu'il s'agit alors d'un martyrium, sanctuaire
abritant les restes de martyrs. L'église prend sa forme
actuelle entre le XIe et le XIIe
siècle quand elle reconstruite pour accueillir les
reliques de Sainte Fosca et de Sainte Maure provenant de
Sabratha. »
Commentaires
divers
Nous n’avons pas grand-chose à ajouter au sujet de ce texte
de Wikipédia, à vrai dire fort réduit. Madame Gianna Suitner
Nicolini,, auteure du livre Vénétie
Romane de la collection
Zodiaque, est plus diserte (extraits) : «
Les documents et les renseignements concernant ce petit
lieu de culte sont rares et trop vagues pour aider à
résoudre les doutes et les problèmes soulevés par les
archéologues sur les origines et sur l’interprétation de
ce monument. D’une part, en effet, l’église est considérée
traditionnellement comme une œuvre du XIIe
siècle postérieure aux Contarini, sur la base de quelques
parentés formelles (décor de l’abside et chapiteaux) avec
l’église Sainte-Marie et Saint-Donat de Murano et
architecturales avec Saint-Marc ; d’autre part,
Sainte-Fosca est déjà mentionnée dans trois privilèges
impériaux du IXe siècle, en vertu desquels elle
apparaît comme dépendant du monastère San Zéno de Vérone.
[...] » Madame Suitner Nicolini poursuit un peu plus loin. :
« [...] La
contradiction entre les sources documentaires, si rares
soient elles, et les données de l’œuvre
architecturale telle qu’on peut la voir aujourd’hui
suggère donc que le petit édifice n’est pas le résultat
d’un dessein architectural unique, ou du moins dominant,
mais celui de plusieurs interventions, de deux ou
peut-être même, on le verra, trois campagnes de
constructions liées entre elles. [...] ».
Par cette deuxième phrase, Madame Suitner Nicolini, qui est
architecte, exprime l’idée selon laquelle il aurait pu y
avoir plusieurs campagnes de travaux, ce qui permettrait de
concilier les deux points de vue : l’existence de l’église
au IXe siècle et l’identification au XIIe
siècle de certaines parties. Il y a longtemps que nous avons
réalisé cela. Il est surprenant que d’autres que nous – les
archéologues ayant analysé cette église avant Madame Suitner
– ne l’aient pas réalisé bien avant nous.
Prenons l’exemple du chevet (images
6, 7, 8 et 9). Est-il comparable à celui de
l’église Sainte-Marie et Saint-Donat de Murano ? La réponse
est : oui ! Est-il datable du XIIe siècle ? La
réponse est : probablement oui. Faut-il en déduire que
l’ensemble de l’édifice est du XIIe siècle ?
Notre réponse est non. Les archéologues ayant étudié cette
église ont, eux, répondu par l’affirmative, car, pour eux, «
l’église
est considérée traditionnellement comme une œuvre du XIIe
siècle postérieure aux Contarini, sur la base de quelques
parentés formelles (décor de l’abside et chapiteaux) avec
l’église Sainte-Marie et Saint-Donat de Murano. »
Rappelons que, concernant le chevet de Murano, nous avons
envisagé que le mur extérieur abondamment décoré avait été
probablement accolé à un mur préexistant. Il est possible
qu’il en soit de même de celui de cette église,
Sainte-Fosca. Au passage, constatons la présence du symbole
de la Main de Dieu au milieu de la ramure et des fruits de
l’arbre de Vie (image 8).
Quels seraient dans ce monument les indices d’une plus
grande ancienneté que le XIIe siècle ?
Il y aurait tout d’abord les deux plaques de chancel. Elles
portent un décor de type « carolingien » (IXe-Xe
siècle) : croix latines pattées, croix à entrelacs, feuilles
et rameaux de lierre, rosaces, cyprès. Cependant, on peut
penser que ces plaques ne proviennent pas de cette église
mais d’une autre.
Ce raisonnement est moins vrai en ce qui concerne la grande
croix située sur la façade Ouest (image
3). D’autant qu’il y aurait une autre croix sur la
façade Sud (image 4).
L’ornementation de la première (forme globale de croix
pattée, avec à l’intérieur des rameaux entrelacés créant des
disques où l’on distingue rosaces, étoiles, pampres de vigne
et au croisement des branches, une croix pattée) est
typiquement carolingienne. Lors de notre visite , en
novembre 2005, nous avons été surtout attirés par les
chapiteaux du portique, espérant détecter des liens entre
eux (images de 15 à 21).
Nous pensons à présent que ce portique a été érigé
tardivement sans un souci d’homogénéité.
L’analyse
de l’architecture
Nous avons donc visité Torcello en novembre 2005, bien avant
de concevoir et d’alimenter l’actuel site Internet. Grâce à
ce site, nous pouvons faire des comparaisons, imaginer des
plans de construction, détecter les modifications apportées
au plan d’origine. Grâce à ce site, sur plus de 2500
édifices étudiés, nous pouvons affirmer deux convictions :
il n’y en a pas deux qui se ressemblent ; dans leur quasi
totalité, ces édifices ont été construits, à l’origine, à
partir d’un nombre très réduit de plans, une dizaine au
grand maximum. Et le plan de l'image
5 ne correspond à aucun de ces plans.
On peut certes argumenter en reprenant l’idée émise par
Madame Suitner Nicolini d’une construction effectuée en
plusieurs étapes de travaux. Et, sur le plan de l'image
5, on
peut effectivement repérer la superposition de deux plans
différents. Ainsi la zone située sur la droite, formée par
les trois absides et les deux travées qui les précèdent,
fait toute suite penser au plan d’une nef orientée à trois
vaisseaux avec trois absides en prolongement. Il est même
possible que la première travée située à gauche (à l’Ouest)
ait fait partie de cette nef à trois vaisseaux. Entre ces
deux blocs, on a une partie à plan carré doté en son centre
d’une coupole. Il s’agit donc d’une partie à plan centré.
Nous avons déjà rencontré des structures analogues. Par
exemple à Saint-Donat de Zadar où l’on a une structure à
plan centré prolongée par un chevet orienté de trois
absides. Le problème est que, dans le cas présent, la
structure à plan centré (plan carré contenant le cercle
d’une coupole) ne correspond pas aux modèles vus auparavant.
À cela s’ajoute le fait que la coupole n’est pas voûtée mais
charpentée (image 12).
D’une part, il nous faut admettre que nous ne savons pas
tout. Plus particulièrement sur l’empire byzantin que nous
avons insuffisamment étudié. Et la lagune vénitienne se
situe sur les franges occidentales de cet empire. Il
faudrait réaliser l’analyse architecturale que nous n’avions
pas effectuée à cette époque par manque de temps et par
ignorance de la complexité de la situation. Nous pensons que
cette église a été construite en deux grandes étapes qui ont
fait superposer deux plans de construction : une église
orientée à nef à trois vaisseaux et un édifice à plan
centré. Le problème est de savoir laquelle a précédé
l’autre. Dans la quasi totalité des situations ce ce genre,
la construction à plan centré aurait précédé divers ajouts à
celle à plan orienté (abside à l’Est, porche d’entrée à
l’Ouest). Nous pensons que dans le cas présent, le serait le
contraire : à l’intérieur d’une nef à trois vaisseaux, on
aurait fait l’ambitieux projet de construire un édifice à
plan carré doté d’une coupole voûtée. À l’époque, la voûte
devait exister mais les techniques ne devaient pas encore
être mises au point, et, probablement, cette voûte n’a pas
été construite.
L’hypothèse proposée par les spécialistes est celle d’un
martyrium. Nous n’y croyons pas trop. La plupart des
martyriums sont situés dans des cryptes, c’est-à-dire des
abris souterrains à l’abri des regards, … , des regards des
vivants ... mais pas des morts. Et il semblerait que ce soit
là la raison principale d’emménagement des cryptes : on veut
que le martyr ou le saint soit plus proche des morts
enterrés à proximité, qu’il les accompagne dans l’au-delà.
Nous pensons qu’il existe une autre raison ayant présidé à
l’édification de cette construction à plan centré. Nous la
trouvons dans la phrase du début, « Une
église, possédant déjà le nom actuel, existe sur le site
dans la première moitié du IXe siècle. Elle est
citée dans les avantages accordés par l'Empereur Louis le
Pieux à la basilique San Zéno de Vérone. ». On
peut en effet se demander ce que vient faire l’Empereur
Louis le Pieux dans un contexte qui n’est pas le sien :
l’île de Torcello ne lui appartient pas, l’abbaye San Zéno
ne lui appartient pas non plus. Dans le deuxièmes cas, c’est
moins certain, car les libéralités qu’il concède à l’abbaye
peuvent être un excellent moyen de pression. Donc
revenons-en à la question. Pourquoi ce cadeau fait à
l’abbaye de San Zéno ? Peut-être pour avoir une sorte de
pied-à-terre à Torcello et montrer à la population urbaine
qu’il se situe au centre du monde (rappelons que la Terre
était symbolisée par un plan carré) ?
Datation
envisagée pour la chiesa Santa Fosca de Torcello :
an 800 avec un écart de 150 ans.