La basilique Saint-Marc de Venise
La dernière visite que nous avons faite
à Venise remonte à novembre 2005, bien avant la création de
ce site Internet, en janvier 2016. Nous n’avions pas,
lorsque nous avons effectué cette visite, les méthodes
d’analyse architecturale que nous avons développées depuis.
Nous ne sommes cependant pas certains que si nous devions
revenir en cette église, nous arriverions à de meilleurs
résultats tant cet édifice apparaît complexe.
Un bon nombre d’images des cette page ont été prises lors de
cette visite. Les autres sont extraites de galeries
d'Internet.
Venise est une ville à la fois très belle et très
surprenante. Il y a une véritable accumulation d’œuvres
d’art dont certaines, résultats de divers pillages, peuvent
être mélangées à d’autres plus récentes. Et il est parfois
difficile d’opérer un tri entre ce qui est ancien et ce qui
en a l’apparence, entre ce qui est vénitien et ce qui a été
importé d’autres contrées.
Y-a-t-il eu un Venise
avant Venise ?
Drôle de question. Elle est liée au fait que l’actuelle
ville de Venise formée par un groupe d’îles de la lagune
vénitienne (au moins deux séparées entre elles par le Grand
Canal) est de création relativement récente. On ne connaît
pas sur le territoire actuel de la ville de Venise de reste
de monument antérieur à l’an mille. Auparavant, Torcello
occupait le premier plan. Et avant cela, Altino, ville
côtière. Cependant il y avait bien une petite agglomération
qui occupait un partie de l’emplacement actuel de Venise :
c’était Rivoalto (nom signifiant Rive Haute). Mais le nom de
cette agglomération n’est pas celui de Venise.
Pourtant il y avait bien des Vénitiens avant l’an mille
C’est ce qu’écrit Cassiodore (480,575) : « … Ces
louables Vénéties, jadis riches en nobles, touchent au
Sud Ravenne et le Pô ; à l’Est, elles jouissent des
agréments du littorale ionique ... ».
D’après le texte, il est possible que le mot « Vénéties
» ne concerne pas une seule agglomération mais
plusieurs petites. On songe en particulier à des îles de la
lagune vénitienne mais il peut aussi y avoir les localités
du littoral qui devait déjà être, à l’époque, très
marécageux.
Histoire de la basilique
Saint-Marc
Madame Gianna Suitner Nicolini, architecte, autrice du livre
Vénétie
Romane de la collection Zodiaque,
écrit ceci : « À
l’emplacement où s’élève aujourd’hui Saint- Marc, il y
avait avant le IXe siècle une église dédiée à
Théodore (premier protecteur de Venise, byzantin
d’origine), et, à côté plus petite et liée à la
construction du palais des doges, la chapelle ducale… La
disposition générale de l’endroit fut, entre le IXe
et le XIIIe siècle, progressivement modifiée
par une série ordonnée d’interventions : comblement de
canaux, reconstruction du palais ducal, remplacement de
l’église Saint-Théodore par l’église Saint-Marc,
construction des habitations des Procurateurs qui
tendaient à privilégier et à mettre en évidence le centre
symbolique de l’ensemble que constitue Saint-Marc.
L’histoire de la construction de l’église est relativement
claire et se réduit à deux périodes. Entre 828 et 832, a
lieu la première construction décidée par le doge Johannes
Participatio pour y placer e corps de l’évangéliste Marc.
[...] Cette
première église qui unissait les fonctions de martyrion et
de mausolée venait remplacer la chapelle précédente.
[...] Entre
1063 et 1071, sous le gouvernement du doge Domenico
Contarini, fut érigée à la place de la première, une
seconde église dédiée à Saint Marc. [...] »
Madame Suitner Nicolini poursuit ses explications en
insistant sur l’importance des reliques, de leur invention
et du culte qui leur est attaché. Puis elle parle des deux
« chemins » différents à l’origine de l’architecture de
Saint-Marc : un chemin franc-ottonien, un chemin byzantin.
Nous aurions aimé avoir un peu plus de précision sur ce qui
caractérise ces divers chemins. Certaines phrases sont, pour
nous, très obscures. Plus loin encore, dans le même texte on
note la phrase : « [...] La
présence de la crypte (image
6),
déjà en place au IXe siècle et dont les parties
occidentales de la crypte actuelle sont les vestiges, est
cependant étrangère au modèle pris comme référence et est
absente en général des églises byzantines.
[...] »
Commentaires de ce texte
Concernant les datations, il manque de clarté. Pourtant la
précision de certaines dates : « Entre
828 et 832 » et « Entre
1063 et 1071 » invite à penser que ces dates sont
issues d'au moins deux textes, l’un de la première moitié du
IXe siècle, l’autre de la deuxième moitié du XIe
siècle. Mais Madame Zuitner Nicolini ne cite pas ces deux
textes (ils ont peut-être été perdus).
Ce n’est pourtant pas l’absence de justification de ces
dates qui motive notre observation sur la manque de clarté,
mais une certaine incohérence des informations qui nous sont
fournies. Reprenons les : «
À
l’emplacement où s’élève aujourd’hui Saint- Marc, il y
avait avant le IXe siècle une église dédiée à
Théodore...et,
à côté... la
chapelle ducale...» .« Entre
828 et 832, a lieu la première construction...
pour y placer e corps de l’évangéliste Marc… Cette
première église qui unissait les fonctions de martyrion et
de mausolée venait remplacer la chapelle précédente…
Entre
1063 et 1071, ... fut
érigée à la place de la première, une seconde église
dédiée à Saint Marc.», et, « … La
présence de la crypte (image
6),
déjà en place au IXe siècle et dont les parties
occidentales de la crypte actuelle sont les vestiges... ».
On nous parle de deux églises avant le IXe
siècle, Saint-Théodore et une chapelle. Puis au IXe
siècle, il y a construction d’une église en remplacement de
la chapelle, qui sera dédiée à Saint Marc. Puis au XIe
siècle, une église remplaçant l’église précédente. Enfin, on
découvre que dans cette église nouvelle, il y a une crypte (image 6), reste de
l’église précédente. Dans ces conditions peut-on parler d’un
« remplacement » ? Nous pensons qu'en architecture, le mot «
remplacement » ne peut être utilisé que s’il y a
substitution d’un édifice par un autre totalement différent
du premier et sans utiliser les fondations du premier.
Nous disons aussi que ce texte manque de clarté par le fait
qu’on ne sait pas ce qu’est devenue l’église Saint-Théodore
: elle a subitement disparu et on n’en parle plus.
Remarque :
le texte de Wikipédia décrivant cette église est lui aussi
peu clair.
Notre propre
interprétation
Selon les explications de Madame Zuitner Nicolini, il n’y
aurait eu que deux étapes de travaux dans la construction de
cette église, au IXe siècle et au XIe
siècle. Nous pensons qu’il y en a eu au moins une autre vers
la fin du XIIe siècle ou au XIIIe
siècle. Au cours de cette étape, la nef aurait été voûtée,
peut-être en plusieurs étapes successives. Cette hypothèse
vient du fait que nous avons constaté que les églises à
coupôles de Nouvelle Aquitaine étaient attribuables à l’art
roman tardif.
Venons en maintenant au plan de l'image
4. C’est
le plan d’une église à nef à trois vaisseaux dotée d’un
transept. Ce plan présenté dans le livre Vénétie
romane n’est assorti d’aucun commentaire.
Cependant, se retrouve dans la partie centrale du plan de l'image 5, le plan de la
basilique Saint-Marc dans son état actuel. Et la partie
orientale de ce plan (abside centrale encadrée par deux
absidioles) se retrouve aussi (a peu près) dans le plan de
la crypte (image 6).
Reprenons le plan de l'image
4. Essayons de faire abstraction des deux
croisillons du transept et prolongeons les murs extérieurs
de la nef vers la droite et les murs extérieurs des
absidioles Nord et Sud vers la gauche. Les tronçons se
rejoignent et nous obtenons le plan d’une église à nef à
trois vaisseaux avec trois absides en prolongement dépourvue
de transept. Selon nous, ce type de plan est typique de
celui d’une église datée de l’an 750 avec un écart de 150
ans. Nous pensons que cette église ne serait autre que
Saint-Théodore. Saint-Théodore serait donc l’église
antérieure au IXe siècle. Et elle aurait servi de
base à l’église actuelle.
La ville de Venise accueille les reliques de Saint Marcentre
828 et 832 , «
Le doge Johannes Participatio » décide de
construire un édifice ayant « les
fonctions de martyrion et de mausolée » afin d’y
placer « le
corps de l’évangéliste Marc » Ami lecteur !
Petit questionnaire test : quelles sont les constructions du
Moyen-Âge faisant office de
« martyrion
et de mausolée » ? Vous avez bien deviné ! Les
cryptes !
Donc le doge Johannes Participatio décide de construire une
crypte. Où donc ? Dans l’église Saint-Théodore ! C’est comme
cela que l’on faisait au Haut Moyen-Âge ! On ne creusait pas
la crypte dans le sol ! On partageait l’église (ou plutôt le
chœur de l’église) en deux par un plancher horizontal. La
partie inférieure était la crypte.
Les travaux entre 1063 et 1071, s’ils ont bien eu lieu,
auraient concerné le transept. Le plan obtenu aurait été
celui de l'image 5. Entre-temps, l’église
Saint-Théodore, sacralisée par les reliques de Saint-Marc
déposées dans sa crypte, serait devenue l’église Saint-Marc.
Plus tard, au XIIe ou au XIIIe siècle,
on aurait décidé de voûter cette église. Le sol étant trop
meuble, l‘opération de voûtement ne pouvait se réaliser par
la méthode que nous avons identifiée presque partout en
Europe, par renforcement des piliers et pose de pilastres et
d’arcs doubleaux. La méthode a consisté à entourer la nef de
l’édifice ancien d’une série de 14 blocs afin de renforcer
les murs extérieurs. À l’intérieur, les piliers destinés à
porter les voûtes ont été considérablement renforcés. De
l’église antérieure qui devait être charpentée, il resterait
selon nous une partie de la colonnade porteuse du vaisseau
central. Ce sont les six colonnes disposées de part et
d’autre de la nef au premier plan des images
2 et 3. On constate que ces colonnes ne portent à
présent qu’une simple coursive.
Lorsque nous avons visité cette église en 2005, nous avons
comparé son intérieur (images
7 et 8) et son extérieur (image
9) à ceux de Sainte-Sophie de Constantinople, en
envisageant une datation analogue. Nous nous sommes trompés
en ce qui concerne la datation.
Les images
de 10 à 13 représentent la façade Nord ainsi que
des détails de son décor. Nous n’avons pas de renseignement
sur ces décors. Nous observons sur les images
11 et 12 que ce décor est fait d’incrustations
dans des plaques de marbre gris de médaillons de marbre
noir, de médaillons portant des scènes historiées, et, au
centre, de grandes plaques rectangulaires. Ce sont ces
plaques qui nous intéressent plus particulièrement, le reste
du décor étant attribuable aux périodes renaissance ou
baroque. La plaque de l'image
11 utilise certains motifs carolingiens
(entrelacs, croix pattées) mais cette mosaïque de pavement
en opus
sectile fait penser à une œuvre cosmatesque (art
roman tardif). Plus étonnante encore est la plaque des images 12 et 13.
Les douze agneaux symboliseraient les douze apôtres
entourant Dieu, représenté comme un être invisible siégeant
sur son trône céleste. La présence de palmiers fait penser à
une œuvre issue du Proche Orient ou de l’Afrique. Les
agneaux nous font penser à ceux des mosaïques de Ravenne
datées du VIIe ou VIIIe siècle.
L’image symbolique de l’Agnus Dei, un agneau percé par une
croix, a traversé les siècles. Il est d’ailleurs présent sue
cette image au dessus du trône céleste. Par contre, il
semblerait que l’image d’un groupe d’agneaux symbolisant les
fidèles chrétiens entourant le Christ soit restée cantonnée
au premier millénaire. Cela étant, nous ne connaissons pas
tout et il est possible que le symbole du troupeau d’agneaux
se soit maintenu jusqu’à nos jours au sein d’une église de
tradition orientale.
Façade Ouest : images de 14 à 18
Lors de notre visite, en 2005, nous avons essayé
d’identifier les œuvres qui pourraient être les plus
anciennes.
La mosaïque de cul-de-four des images
15 et 16 montre la façade Ouest de la basilique
Saint-Marc telle qu’elle était aux alentours de l’an 1200.
La comparaison avec l'image
14 permet de constater l’importance des
changements opérés entre cette période et la nôtre. On
observe, au milieu et en bas de l'image
16, que les quatre chevaux du quadrige sont restés
à la même place. On remarque aussi la présence sur ces
images de claustras. Ces claustras qui existaient aux
alentours de l’an 1200, on les retrouve sur les images
17 et 18. Sur l'image
17, la
claustra de gauche est ornée d’oiseaux affrontés. Il est
possible que ces claustras ainsi que les chapiteaux de l'image 17 aient été
utilisés en réemploi.
Autres
œuvres déposées côté Sud de la basilique
Image 19 : Statue
bien connue du groupe des Tétrarques en train de
s’embrasser. Image idyllique ? Difficile de le savoir : les
visages sont figés et chacun tient la main sur son épée (image 20).
Image 21 : Les
quatre chevaux du quadrige pillé par les vénitiens durant le
siège de Constantinople. Ce sont les chevaux authentiques
déposés dans le musée situé dans la basilique. Ils ont été
remplacés par des copies sur la façade.
Image 22 :
Chapiteau non localisé. Ce serait plutôt un tailloir de
chapiteau utilisé en réemploi. On constate la présence d’une
monogramme (ce serait plutôt un pictogramme) sur la face
avant. Des monogrammes sont présents sur des chapiteaux dans
des églises du VIe au VIIIe siècle
(exemple : la basilique euphrasienne de Poreč)
Image 23 :
Chapiteau à larges feuilles stylisées. Il semblerait qu’un
suc s’écoule de la feuille, tombe dans un récipient qui
envoie ce suc au pied de l’arbre grâce à un long tuyau.
Œuvre d’inspiration orientale peut-être musulmane.
Images 24 et 25 :
Détails d’un des deux piliers dits de Saint-Jean-d’Acre. Ces
piliers seraient datés du sixième siècle. Sur l'image
24, au centre de la partie basse, un médaillon
porte un monogramme proche de celui observé ci-dessus.
Image 26. Plaque de
chancel : image traditionnelle des oiseaux (ici des paons)
au canthare. Du canthare émerge l’Arbre de Vie.
Image 27. Plaque de
chancel : autre image des oiseaux au canthare. Cette fois-ci
ce sont des sphinx. Signe d’un adepte d’une religion
particulière ? Du canthare émerge l’Arbre de Vie sous forme
de pampres de vigne. La panse du canthare est elle-même
décorée de l’Arbre de Vie.
Image
28 : Plaque de chancel décorée d’Arbres de Vie.
Image 29 : Autre
plaque de chancel. Notre hypothèse est que ce style de décor
de plaque de chancel (que nous datons aux alentours de l’an
mille) est plus tardif que ceux vus précédemment.
Image 30 : Très
belle plaque de chancel ou d’ambon. Il est possible que
cette plaque faite en mosaïque de pavement en opus
sectile soit de peu antérieure aux plaques de style
cosmatesque datables des alentours de l’an 1200. Nous ne
pouvons cependant pas confirmer (ou infirmer) cette
hypothèse car nous n’avons pas suffisamment de points de
comparaison.
Les images suivantes
de 31 à 36 ont été
prises à l’intérieur du musée de la cathédrale. Les objets
présentés sont tous, semble-t-il, antérieurs à l’an mille.
On distingue :
Image 31 :
Fragment de plaque de chancel de style analogue à celui de
l'image 29.
Image 32 : Deux
fragments d’une ou deux plaques de chancel dit carolingien
(les dimensions et les encadrements sont identiques mais il
n’y a pas de continuité dans les corps des deux aigles).
Image 34 :
Fragment de plaque de chancel à entrelacs.
Image 35. Plaque de
chancel contenant une profusion de signes : croix grecques,
svastikas, étoiles à 5 branches, étoiles à 6 branches,
rosaces, …
Image 36 : Plaque
de chancel ou d’ambon. Mosaïque de type cosmatesque.
Datation
envisagée pour la basilique Saint-Marc de Venise :
an 1200 avec un écart de 100 ans. Cette évaluation est faite
sur la partie visible de la basilique. Nous avons émis
l’idée que les colonnes cylindriques visibles au premier
plan des images 2 et 3 pouvaient
avoir fait partie de l’église primitive du VIIIe
siècle mais nous ne sommes pas certains de cela.